BAPTISTE GRISON arts visuels + arts médiatiques
Carnets de l'abandon
Installation vidéo, photographies, textes.
Projet en cours (2026-2029)
« Comme à son habitude et toujours sans raison, le temps a passé. »
(Carole Labarre, L'or des mélèzes.)

Dans l'Est du Québec, nombreux sont les villages ayant été abandonnés, le plus souvent dans la seconde moitié du XXème siècle. On peut les catégoriser en trois groupes: les villages mono-industriels (mines, exploitation forestière), les communautés jugées « non viables » (Bureau d’aménagement de l’Est du Québec, qui déboucha sur le mouvement social des Opérations dignité), et enfin les villages dont l’économie reposait sur la pêche et qui ont périclité avec le moratoire sur la pêche à la morue de 1992 - on les retrouve en Côte-Nord, à Anticosti, en Gaspésie, au Labrador ou encore à Terre-Neuve.
Les fermetures ont pu être planifiées longtemps à l’avance, comme c’est le cas de certains villages mono-industriels (Labrieville), mais elles peuvent également avoir été soudaines et brutales comme ce fut le cas pour les communautés de pêcheurs.
Certains villages ont été simplement abandonnés en l’état, d'autres ont été rasés et enterrés sur place: il en subsiste aujourd’hui des traces, comme des cimetières ou les trottoirs de Gagnon, vestige absurde en pleine forêt boréale.
Il s’agit d’histoires peu connues car mal documentées, mais qui ont toutes valeur de symboles.

Quelques historiens s'intéressent à ces histoires. Pour eux, l’objectif premier est d’identifier les différents mécanismes qui mobilisent (ou non) la mémoire des lieux. Pour ma part, à l’heure des bouleversements des écosystèmes à travers la planète et des nombreuses sous-crises que cela engendre (je pense notamment à tous les enjeux liés aux migrations climatiques), je vois dans ces histoires d’effondrements et de déplacements de communautés locales le prétexte à traiter d’enjeux beaucoup plus universels qui y sont intimement liés: les traumatismes profonds subis par des populations qui se voient contraintes à l’abandon de leur mode de vie et au déracinement, suite à des décisions prises en amont à des échelles de pouvoir qui ne sont pas les leurs.
Mémoire résiduelle, mutations du territoire, traumatismes liés à la perte de son milieu de vie: ce sont les thèmes que je veux approfondir avec ce projet. Mais je ne souhaite pas seulement documenter un élément méconnu de l’histoire de l’occupation du territoire québécois: je souhaite replacer le tout dans un contexte plus vaste, celui de bouleversements causés par la mauvaise utilisation des ressources naturelles et aussi par une idée discutable de ce que peuvent être plus généralement le développement économique et son corolaire, l’occupation du territoire.
Dans son essai à succès Collapse (2005, traduit en français sous le titre Effondrement: Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie), Jared Diamond analysait les conditions menant au déclin et à la chute de plusieurs cultures anciennes, pour tenter d'en cerner les mécanismes - bien souvent, il s’agissait de mauvais choix relatifs à l’exploitation des ressources disponibles. Le fait qu’il existe ici aussi, et dans un passé très récent, des collectivités qui ont fait les frais de mauvaises décisions liées à ces ressources m’apparaît comme un rappel que l’effondrement n’est pas un concept abstrait réservé à quelques populations lointaines.

Ce projet est rendu possible grâce à la participation financière du Conseil des arts et des lettres du Québec
et à un partenariat avec des chercheurs de l'UQAR: un grand merci à eux !
